Dose mortelle de nicotine : un mythe éculé

Résumé de l'article :

 

Molécule de nicotine

Avec l’arrivée de la vape, l’agitation autour de la nicotine a repris de plus belle. La nicotine est, dans l’esprit général, une molécule à fuir à tout prix. Parmi les arguments couramment employés contre la nicotine, on trouve sa toxicité aigüe. Mais à quelle dose est-elle vraiment mortelle ?

Comme le disait Paracelse, tout est poison, rien n’est poison, seule la dose fait le poison. Comme tout, la nicotine peut-être mortelle. Pas d’affolement, l’eau aussi peut être mortelle si on en boit 10l d’un coup. Tout est question de dosage.


La signalisation des e-liquides

Vous l’avez constaté, il existe des pictogrammes imprimés sur les étiquettes de vos e-liquides favoris. Jusqu’à 16mg/ml de nicotine, le pictogramme est le suivant :

Ce pictogramme signifie que l’on a affaire à un produit dangereux pour la santé. Il peut :

  • Empoisonner à forte dose
  • Irriter la peau, les yeux et les voies respiratoires
  • Provoquer des allergies cutanées
  • Provoquer somnolences ou vertiges

Au-delà de 16mg/ml, la législation oblige les fabricants à apposer ce pictogramme :

Ce pictogramme, quant à lui, signifie que l’on a affaire à un produit toxique et mortel. Il peut :

  • Tuer rapidement
  • Empoisonner rapidement, même à faible dose.

Autant le premier pictogramme peut avoir du sens, autant le deuxième est disproportionné. Quel professionnel de santé n’a jamais eu de patient lui posant la question : « vous avez vu ce symbole ? C’est dangereux n’est-ce pas ? ».

Quelle est la dose mortelle de nicotine?

La législation européenne par la Tobacco Product Directive, a décidé que la dosage maximal des e-liquides serait de 20mg/ml. Le tout dans un contenant n’excédant pas 10ml. Un rapide calcul nous montre qu’une fiole de e-liquide contiendra, au maximum, 200mg de nicotine. Mais sur quel fondement scientifique la Commission Européenne a t-elle basé sa directive ?

Depuis fort longtemps, la dose mortelle de nicotine absorbée retenue est de 30 à 60 mg. Ce qui signifie qu’ingérer 5 cigarettes ou 10ml de e-liquide pourrait tuer un adulte. Allons bon. Mais d’où vient donc cette dose létale de 60mg ? Les recherches documentaires fournissent des références circulaires, souvent trompeuses à des bases de données ou des manuels qui se contentent d’indiquer le dosage létal ou bien de se référer à un autre manuel et ainsi de suite. Une démarche fort peu scientifique, il faut bien le dire.

On trouve, par exemple, sur la page web du CDC* : « La dose humaine fatale a été estimée à environ 50-60 mg (Lazutka et al. 1969) ». Si l’on regarde cette source de plus près, on peut constater que Latzuka et al. décrivent la DL50 maximale pour des souris et des rats, mais ne mentionnent pas la toxicité humaine. Un deuxième article cité sur ce site et datant de 1949 (Lehmann 1949), ne fournit aucune donnée à l’appui de ces assertions.

Une source douteuse

La littérature allemande d’avant deuxième guerre mondiale révèle des références à un manuel publié par Rudolf Kobert, un pharmacologue réputé. Dans son Lehrbuch der Intoxikationen, Kobert déclare : 

La dose léthale de nicotine pure est également difficile à déterminer, car elle se décompose facilement à l’air et, d’autre part, elle contient généralement plus ou moins d’eau ; mais d’après les mauvaises coïncidences [sic] qui ont déjà produit 0,002-0,004 g chez plusieurs expérimentateurs, elle ne dépasse certainement pas 0,06 g.
 
Manifestement, c’est cette déclaration, pas très convaincante, qui est à l’origine de la dose mortelle communément admise de 60mg. Ce qui nous montre également que nous nous référons, encore aujourd’hui, à un manuel, datant de 1906, dont la source est plus que douteuse. Mais d’où vient cette source ? Dans son manuel, Kobert fait référence à des auto-expériences menées en 1856 par deux chercheurs sous la direction de Carl Damian von Schroff, un pharmacologue autrichien. Ainsi, Kobert a estimé la dose mortelle de nicotine, basée sur des auto-expériences totalement empiriques. Kobert, bénéficiant d’une solide réputation de spécialiste en toxicologie, ses affirmations ont été retenues et font, encore aujourd’hui, figure de référence, et ce, sans critique.

Ce que dit la science aujourd’hui

Des résultats contradictoires ont pourtant déjà été publiés depuis. 60mg de nicotine correspondrait à une DL50 orale de 0,8mg/kg. Ce qui est une dose considérablement inférieure à celle déterminée pour les animaux de laboratoire. De par le fait que la nicotine fut utilisée comme pesticides, bon nombre de rapports font état de consommation de nicotine bien supérieures à 60mg et dont les sujets ont survécu. Les intoxications fatales à la nicotine sont rares.

Un rapport de 1931 signale le cas d’une tentative de suicide avec une ingestion de 4g (4000mg) de nicotine pure. Cas exceptionnel, certes, et dont la biodisponibilité de la nicotine a certainement du être nettement réduite par les vomissements. Cependant, d’autres cas ont été étudiés dans lesquels des doses allant jusqu’à 6mg/kg ont été provoqués par ingestion de tabac ou de gommes à la nicotine. Et ce, sans provoquer la mort. Bref, tous ces rapports suggèrent que la dose létale de 60mg n’est pas exacte.

Fumer entraîne une absorption d’environ 2mg de nicotine à chaque cigarette. Dans ce cas, la concentration plasmatique artérielle est de l’ordre de 0,03mg/L. Une dose orale de 60 mg donnerait lieu à une concentration plasmatique d’environ 0,18 mg/L. La littérature sur les intoxications mortelles à la nicotine suggèrent que le seuil de concentration sanguine est d’environ 2mg/L, soit 4mg/L de plasma. Une concentration environ 20 fois supérieure à l’absorption de 60mg de nicotine. Tout cela nous donne une DL orale de 6,5 à 13 mg/kg. Cette dose correspondant bien à la toxicité de la nicotine chez le chien qui présente des réponses similaires à l’être humain.

*Center for Disease Control and prevention

Conclusion

A la lumière des études récentes sur le sujet, on sait aujourd’hui que la dose mortelle de nicotine se situe dans une fourchette de 800 à 1000mg de nicotine. On est très loin des 60mg communément admis. Ceci est fort dommageable à plus d’un titre.

L’expérience nous montre que, pour un gros fumeur, les dosage à 20mg/ml de nicotine est insuffisant. Rappelons qu’aux USA, le taux maximal est bien supérieur à celui de l’UE. A titre d’exemple, on peut citer les fameuses JUUL dont le taux peut monter à 60mg/ml. Soit trois fois plus qu’en Europe. Et personne n’est décédé en vapotant des produits JUUL à ce jour. On peut juste signaler qu’à ce taux, la nicotine doit se présenter sous forme acide ; soit en sels de nicotine. 60mg/ml en nicotine basique serait insupportable à vapoter. En attendant, on peut très certainement attribuer la baisse drastique de la prévalence tabagique américaine à ce genre de produits.

Ce que l’on retient du dosage maximal imposé par l’Union européenne, c’est qu’il est guidé par des conclusions fantaisistes datant du milieu du XIXe siècle. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça n’est pas très sérieux.

Source : How much nicotine kills a human? Tracing back the generally accepted lethal dose to dubious self-experiments in the nineteenth century – Traduction de cet article ici


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